Écarts discours / faits — Billet n° 37

Dix questions avant de payer

Les offres de formation et d'accompagnement vendues en ligne obéissent à une grammaire commune : cibler une crainte, emprunter un prestige, vendre une appartenance, presser la décision, partager le monde en camps. Une grille en dix marqueurs permet de la repérer avant l'achat. Testée sur deux énoncés réels d'octobre 2026, elle ne s'allume pas partout, ce qui est le signe qu'elle mesure quelque chose. Et elle rejoint, par une autre voie, les signaux d'alerte publiés par les autorités

Conseil & IA Octobre 2026 2 400 mots Exposition : 50 %

L'objet

Le billet n° 32 a montré ce que l'écosystème de la formation promet aux indépendants, et ce que les registres publics disent de leurs trajectoires1. Il restait une question pratique : comment lire une offre avant d'y souscrire ? Ce billet propose une grille de lecture en dix marqueurs, chacun associé à un signal observable et à une question que l'acheteur peut poser avant de payer.

La grille a été construite à partir d'offres publiques et d'un plan d'affaires de travail daté de 2025, non publié, qui modélisait de l'intérieur une offre de formation en ligne : analyse de la cible, scripts de séduction, échelle de prix, programme de certification. Ce document n'est pas cité, et aucune personne n'y est visée. Il a servi de modèle de l'objet, comme on démonte un mécanisme pour en dessiner le plan.

Nous mettons ensuite la grille à l'épreuve sur deux énoncés réels publiés sur LinkedIn en octobre 2026, puis nous la confrontons aux constats publiés par deux autorités, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) et France compétences.

La thèse tient en une phrase. Ce que vendent ces offres n'est pas d'abord un savoir, c'est une appartenance, et la grammaire qui les porte est faite pour rendre cette substitution invisible. La grille ne dit pas qu'une offre est frauduleuse. Elle mesure la part de ce qu'elle promet qu'un acheteur peut vérifier avant de payer.

1. Deux énoncés d'une même semaine

Le premier est un post d'un créateur de formations en ligne, publié le 11 octobre 20262. Il affirme qu'un modèle d'intelligence artificielle a, le 6 octobre, réfléchi trois heures, publié 722 manuscrits et résolu des problèmes sur lesquels butaient de grands mathématiciens. Il attribue à un médaillé Fields, présenté comme l'équivalent d'un prix Nobel de mathématiques, la réaction suivante : « J'ai pleuré. Ils ont annihilé mon domaine ». Il en tire une partition du monde : d'un côté les pessimistes, qui veulent tout réguler et freiner ; de l'autre les optimistes, qui imaginent les possibles. L'auteur se range dans la seconde catégorie. Dans le fil, un commentateur conclut qu'il suffit de « choisir » sa réaction aux événements ; un autre ajoute que le pleurnichard est forcément français2.

Confronté aux sources, l'énoncé se défait. Le 6 octobre, l'éditeur du modèle a bien publié 722 manuscrits portant sur des problèmes mathématiques ouverts, obtenus avec un modèle non encore commercialisé ; chaque problème a demandé en moyenne l'équivalent de trois heures de calcul3. Les trois heures ne sont donc pas une réflexion unique, et la validation de ces résultats par les pairs reste à faire. Le mathématicien cité dans la presse pour avoir relayé l'un de ces manuscrits n'est pas médaillé Fields : il a écrit qu'un humain auteur du même résultat aurait aussitôt reçu la médaille3. Nous n'avons trouvé aucune trace de la phrase sur le domaine « annihilé ». En revanche, un mois plus tôt, vingt-cinq lauréats de la médaille Fields, dont sept Français, avaient signé une lettre ouverte : l'effet destructeur de l'IA sur leur discipline dépendrait des décisions humaines, et l'IA pouvait aussi renforcer et accélérer la compréhension des mathématiques4. Une position nuancée, à l'opposé de la figure mise en scène.

Le second énoncé est l'annonce d'un webinaire par un prospectiviste, déjà analysée dans le billet n° 365. Il invite à comprendre la crise budgétaire avec un économiste présenté comme « de premier plan », dans une session gratuite mais limitée à 250 places, à ne réserver que par ceux qui sont « sûrs d'en être »6.

Aucun des deux textes ne vend directement une formation. C'est précisément ce qui les rend utiles : ils montrent la grammaire en amont de l'offre, là où se fabrique la disposition à acheter.

2. Une grille en dix marqueurs

Chaque marqueur associe un signal, repérable dans le texte d'une offre ou de sa promotion, à une question que l'acheteur peut poser avant de payer. Aucun marqueur, isolé, ne prouve une tromperie. C'est leur accumulation, et surtout l'absence de réponse vérifiable aux questions, qui doit alerter.

MarqueurSignalQuestion avant de payer
1. Le ciblage par la failleL'offre parle de ce que l'on redoute (déclassement, plafond de revenus, ennui, isolement) plus que de ce que l'on saura faireQue saurai-je faire à la sortie, de façon vérifiable ?
2. La légitimité empruntéeTitres, audiences, clients prestigieux ou figures d'autorité, sans lien avec le résultat promisCe titre prouve-t-il la compétence vendue, ou une autre ?
3. Le vocabulaire institutionnel« École », « diplôme », « certification », « executive », « le Harvard de… »La certification figure-t-elle, en cours de validité, au répertoire national de France compétences ?
4. L'appartenance à la place de l'apprentissageClub, cercle, communauté, réseau, « mastermind »Est-ce que je paie un savoir ou un statut ?
5. L'échelle de prixProduit d'appel, programme, puis abonnement au cercle ferméLe prix monte-t-il avec le contenu ou avec le prestige ?
6. La pyramideLes clients certifiés deviennent formateurs ou recruteurs à leur tourLe revenu promis vient-il de clients extérieurs, ou de nouveaux apprenants ?
7. Les projections alléchantesChiffres de revenus, témoignages de réussiteCes résultats sont-ils typiques ou exceptionnels, et d'où viennent-ils ?
8. L'urgence et la raretéPlaces limitées, offre qui expire, appel à l'audace ou à l'intelligence de l'acheteurQue perds-je réellement à attendre un mois ?
9. Le partage en campsOptimistes contre pessimistes, ceux qui osent contre ceux qui subissentCritiquer l'offre fait-il de moi un perdant ?
10. La sortie verrouilléeRemboursement flou, engagement long, exclusivitéComment en sortir, et à quel prix ?
Figure 1 – La grille de lecture en dix marqueurs. Grille SemiosX, construite avant l'application aux énoncés de la section 3.

3. La grille à l'épreuve

Une grille qui s'allumerait sur tout texte ne mesurerait rien. Appliquée aux deux énoncés, celle-ci s'allume partiellement, et différemment selon l'énoncé.

MarqueurPost sur l'IA et les mathématiquesAnnonce du webinaire
1. Ciblage par la failleOui : la peur d'être du mauvais côté de l'histoireOui : une gravité « inédite depuis 1946 »
2. Légitimité empruntéeOui : un médaillé Fields à la citation introuvableOui : un invité « de premier plan »
3. Vocabulaire institutionnelNonNon
4. AppartenanceOui : le camp des optimistesOui : « nos amis », ceux qui « en sont »
5. Échelle de prixNon observableNon observable (session gratuite)
6. PyramideNonNon
7. ProjectionsNonNon
8. Urgence et raretéNonOui : 250 places
9. Partage en campsOui : pessimistes contre optimistesNon explicite
10. Sortie verrouilléeNon observableNon observable
Figure 2 – Application de la grille aux deux énoncés du corpus. Codage SemiosX à partir des notes 2 et 6. « Non observable » signifie que l'énoncé ne contient pas d'offre commerciale sur laquelle le marqueur pourrait porter.

Trois enseignements. D'abord, les marqueurs de l'amont, ciblage, légitimité empruntée et appartenance, s'allument sur les deux textes, alors que ceux de l'aval, prix, pyramide, sortie, restent éteints faute d'offre à évaluer. La grille distingue donc bien la fabrique de la disposition à acheter et la transaction elle-même.

Ensuite, le marqueur de légitimité empruntée prend, dans le premier texte, une forme extrême : la figure d'autorité n'est pas seulement mobilisée hors de son domaine, elle porte une citation que nous n'avons pu retrouver, et qui contredit la position publique des médaillés Fields4. L'autorité invoquée dit l'inverse de ce qu'on lui fait dire.

Enfin, le partage en camps a une fonction précise : il disqualifie d'avance la critique. Dans le cadre posé par le premier texte, douter du récit revient à se ranger parmi les pessimistes, ceux qui ne dorment plus et veulent tout freiner. Le commentateur qui conseille de « choisir » sa réaction aux événements prolonge le geste : la question n'est plus de savoir si l'énoncé est vrai, mais si l'on a la bonne attitude.

4. Ce que constatent les autorités

La grille a été construite indépendamment des publications officielles. Elle les rejoint pourtant sur l'essentiel, et cette convergence par deux voies distinctes est un indice de robustesse.

Les titres et les certifications. Lors d'une enquête menée en 2021 et 2022 dans le secteur voisin du coaching de bien-être, la DGCCRF a contrôlé 165 professionnels et établissements de formation : près de 80 % présentaient au moins une anomalie, principalement sur l'information relative aux compétences, aux titres et aux mentions valorisantes. Environ 20 % relevaient de pratiques commerciales trompeuses, et dans les centres de formation, des attestations aux dénominations libres étaient présentées à tort comme des diplômes7. Les enquêteurs ont aussi relevé des formations très coûteuses pour une très courte durée7. Ce sont nos marqueurs 2, 3 et 5.

La reconnaissance par l'État. France compétences appelle à vérifier qu'une certification figure au répertoire national des certifications professionnelles, qu'elle est toujours en cours de validité, puisqu'elle est renouvelée au plus tous les cinq ans, et que l'organisme est habilité par le certificateur8. Par ailleurs, l'État a le monopole de la collation des grades et diplômes nationaux, et le Code de l'éducation punit d'une amende le responsable d'un établissement privé qui le dénomme « université » ou propose de décerner les titres de licence ou de doctorat9. La question du marqueur 3 a donc une réponse vérifiable, en quelques minutes, sur un site public.

La pyramide et l'appartenance. La DGCCRF rappelle que la vente pyramidale, où la rémunération provient principalement de l'affiliation de nouveaux membres, est interdite par le Code de la consommation, à la différence de la vente multiniveau, où la rémunération provient de ventes réelles10. Ses signaux d'alerte recoupent quatre de nos marqueurs : des gains qui reposent sur le nombre d'affiliés, avec frais d'entrée ou abonnements ; un discours d'appartenance à un cercle fermé ; des statuts prestigieux attribués selon le niveau atteint ; la mise en avant du train de vie des membres les mieux placés10. Ce sont nos marqueurs 4, 5, 6 et 7.

5. Le taux d'exposition d'une offre

La grille repère une grammaire ; elle ne dit pas encore combien une offre engage sa parole. Pour cela, nous proposons d'appliquer aux offres la mesure que ce journal applique à ses propres billets depuis le n° 1 : le taux d'exposition11.

La procédure est simple. On relève chaque promesse de l'offre, puis on la classe en trois catégories : vérifiable avant le paiement (une certification inscrite au répertoire, un programme détaillé, un prix complet, des conditions de remboursement écrites) ; vérifiable seulement après le paiement (la qualité d'un accompagnement, l'accès à un réseau) ; invérifiable par construction (une transformation de vie, un « état d'esprit », des revenus futurs sans référence). Le taux d'exposition est la part de la première catégorie, les promesses vérifiables après paiement comptant pour moitié.

Ce taux ne juge pas la valeur d'une formation. Une offre honnête peut avoir un taux modeste, parce que l'apprentissage se vérifie souvent en le faisant. Mais il objective ce que l'acheteur prend comme risque, et il rend visible une asymétrie : plus une offre insiste sur la transformation et l'appartenance, plus son taux tend à baisser, puisque ces promesses-là ne se vérifient pas.

6. L'écart, et sa fonction

L'écart est le suivant. Ces offres se présentent comme des transmissions de savoir et de méthode. Leur grammaire, telle que la grille la relève, porte pourtant d'abord sur autre chose : une crainte à apaiser, un prestige à emprunter, un camp à rejoindre, une décision à précipiter. Le savoir n'y est pas absent, mais il n'est pas ce qui se vend.

Cette grammaire remplit trois fonctions.

Elle déplace l'objet de l'achat. Le plan d'affaires qui a servi de modèle le formulait sans détour : les gens paient pour appartenir, pas pour apprendre. Une appartenance ne se rembourse pas, ne s'évalue pas, et ne déçoit qu'à long terme.

Elle immunise contre la critique. Le partage en camps fait du doute un trait de caractère. Celui qui interroge l'offre ne pose pas une question, il révèle qu'il est du mauvais côté. C'est l'immunité épistémique décrite dans l'annexe du billet n° 33, appliquée cette fois au marché12.

Elle transfère la responsabilité de l'échec. Si l'offre vend une attitude plutôt qu'un savoir, son échec ne peut être imputé qu'à l'attitude de l'acheteur. C'est le mécanisme que le billet n° 32 résumait par son titre : si ça ne marche pas, c'est toi1.

Nous ne visons ici aucune personne. Nous décrivons une grammaire commerciale, qui traverse les secteurs et que beaucoup emploient sans la penser. C'est précisément parce qu'elle est ordinaire qu'elle mérite d'être outillée.

7. Ce que ce billet ne dit pas

Il ne dit pas que les formations vendues en ligne sont des escroqueries, ni que les marqueurs suffisent à établir une tromperie : une offre honnête peut employer des places limitées parce que ses places le sont, et une communauté peut être réelle et utile. Il ne dit pas que les résultats mathématiques publiés le 6 octobre sont sans valeur ; il dit qu'ils ne sont pas ce que le premier énoncé en dit. Il ne prend pas position sur l'intelligence artificielle.

Ses limites sont les suivantes. La grille a été éprouvée sur deux énoncés seulement, choisis parce qu'ils étaient disponibles, et sur aucune offre commerciale complète ; ses marqueurs d'aval n'ont donc pas été testés. L'enquête de la DGCCRF citée porte sur le coaching de bien-être, un secteur voisin et non identique. Le plan d'affaires qui a servi de modèle n'est pas publié et ne peut être vérifié par le lecteur. Le taux d'exposition d'une offre est une proposition de méthode, que nous n'avons pas encore appliquée à un échantillon. Enfin, l'auteur exerce lui-même une activité de formation, ce qui est déclaré et compté contre le billet.

Notes

  1. SemiosX, billet n° 32, « Si ça ne marche pas, c'est toi », septembre 2026.
  2. Publication LinkedIn d'un créateur de formations en ligne, 11 octobre 2026, et fil de commentaires associé. Conformément à la charte du journal, la publication n'est pas liée et ses auteurs ne sont pas nommés.
  3. Presse-citron, article sur la publication par OpenAI de 722 manuscrits mathématiques, 7 octobre 2026.
  4. D'après l'AFP, « Des mathématiciens de renom s'inquiètent d'un effet destructeur de l'IA sur leur discipline », Techniques de l'ingénieur, 11 septembre 2026.
  5. SemiosX, billet n° 36, « La dette alibi », octobre 2026.
  6. Publication LinkedIn d'un prospectiviste et conférencier annonçant un webinaire, octobre 2026. Non liée, conformément à la charte.
  7. DGCCRF, « Secteur du coaching bien-être : l'enquête de la DGCCRF relève 80 % d'anomalies », 9 mars 2023.
  8. France compétences, « France compétences appelle à la vigilance sur des informations trompeuses relatives à des formations préparant à des certifications reconnues par l'État », 27 février 2024.
  9. Code de l'éducation, article L. 731-14, tel que rappelé par le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche dans sa réponse à la question écrite n° 00034, Sénat, 9 août 2012.
  10. DGCCRF, « Marketing de réseau (MLM) : méfiez-vous des promesses d'enrichissement facile », fiche pratique, 28 août 2025 ; Code de la consommation, article L. 121-15.
  11. SemiosX, billet n° 1, « L'expert pré-réfuté », août 2026.
  12. SemiosX, billet n° 33, « Les racines et les démons », annexe, octobre 2026.

Ce billet, noté par sa propre méthode

Seize affirmations, six exposées, quatre pour moitié, six comptées contre. Taux : 50 %. Le socle factuel du billet repose sur des publications officielles de la DGCCRF, de France compétences et du ministère, et sur un codage que chacun peut refaire. Ce qui le fait baisser, c'est la part de construction : une grille est, par nature, une proposition de l'auteur, éprouvée ici sur un corpus étroit et adossée à un document que le lecteur ne peut pas consulter. Ses voies de sortie sont mesurables : appliquer la grille et le taux d'exposition à un échantillon d'offres commerciales complètes, tirées au hasard, avec un monde nul constitué de formations certifiées au répertoire national.

SemiosX mesure l'écart entre les discours et les faits, pas les personnes. Les énoncés cités sont analysés comme des énoncés situés, sans prêter d'intention à leurs auteurs. Les publications de particuliers ne sont pas liées et leurs auteurs ne sont pas nommés. Le billet ne qualifie juridiquement aucune offre : seules les autorités compétentes le peuvent.

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