Écarts discours / faits — Billet n° 33

Les racines et les démons

En septembre 2026, la France débat de ses racines chrétiennes pendant que la presse traque les « vieux démons » d'un parti engagé depuis quinze ans dans sa « dédiabolisation ». Les deux lexiques parlent la même langue, celle de l'exorcisme : enraciner ce qui est à nous, expulser ce qui ne l'est pas. Les données de la statistique publique décrivent pourtant une France majoritairement sans religion, où les catholiques les plus assidus sont souvent immigrés

Discours politique Octobre 2026 3 900 mots Exposition : 63 %

L'objet

Pendant la dernière semaine de septembre 2026, deux conversations ont occupé l'espace public français en même temps. La première porte sur les racines : un pape en visite salue celles de la France, un candidat à l'élection présidentielle propose de les inscrire dans un texte adossé à la Constitution, un ancien président l'approuve, et des militants laïques répondent que ces racines sont ailleurs. La seconde porte sur les démons : une enquête de presse attribue des écrits antisémites au président d'un parti dont toute la stratégie, depuis quinze ans, porte un nom démonologique, la « dédiabolisation ».

Ce billet ne traite ni de la foi, ni de la culpabilité de quiconque. Il traite d'une coïncidence de vocabulaire, et de ce qu'elle révèle. Les deux conversations emploient une même grammaire, qui est celle de l'exorcisme : il y a un dedans à préserver, enraciné dans une origine, et un dehors à expulser, qui menace de le corrompre. Cette grammaire n'appartient à aucun camp. Nous la retrouvons chez les défenseurs des racines chrétiennes comme chez leurs adversaires, chez ceux qui accusent comme chez ceux qui se défendent.

Nous confrontons ensuite ces discours à trois séries de faits : ce que la statistique publique mesure de l'appartenance et de la pratique religieuses, ce que l'on sait, ou ne sait pas, de la demande d'exorcisme, et ce que l'expression « Français de souche », qui accompagne souvent le thème des racines, recouvre réellement quand on cherche à la mesurer.

La thèse tient en une phrase. La France perdue, qu'on la dise chrétienne, païenne ou républicaine, est un imaginaire, un schème du paradis originel et de la chute, que des dogmes très différents, et parfois opposés, récupèrent et tordent à leur profit. Ce que nous mesurons ici, c'est l'écart entre cet imaginaire et la population qu'il prétend décrire.

En annexe, nous reproduisons la grille de lecture que nous avions publiée en mai 2025, seize mois avant les faits analysés ici. Ce billet en est aussi le test : une grille écrite avant les données, confrontée à des énoncés qu'elle n'avait pas vus.

1. Une semaine de septembre

La séquence commence avant la visite du pape. Le 6 septembre, le candidat Les Républicains à l'élection présidentielle confirme sur un plateau de télévision sa volonté de faire reconnaître la tradition judéo-chrétienne de la France dans une charte de l'ordre républicain adossée à la Constitution1. Fin septembre, Nicolas Sarkozy reprend le thème sur deux antennes, résume sa position par la formule « On ne se coupe pas de ses racines » et se dit favorable à l'inscription constitutionnelle de cet héritage2.

Le 25 septembre, à l'Élysée, Léon XIV prononce son premier discours sur le sol français. Il y décrit la France comme « une terre aux riches racines chrétiennes », en remontant à saint Irénée et au baptême de Clovis3. Dans le même discours, il plaide pour qu'un chrétien engagé dans la vie publique ne soit pas regardé comme « un prosélyte ou une menace à l'unité de la patrie »4. Le lendemain, Marine Le Pen et Jordan Bardella assistent à la grande messe de la place de la Concorde5.

Le 28 septembre, Mediapart publie une enquête attribuant à Jordan Bardella des écrits antisémites datés de 2013. Il les qualifie de « faux grossiers » et annonce une plainte en diffamation6. Le lendemain, en conférence de presse, il dénonce ce qu'il présente comme le début d'une guerre totale contre son parti, tandis que la presse titre sur le retour de ses démons7.

Chronologie : racines et démons dans le débat public, septembre 2026 6 sept.Candidat LR : charte,tradition judéo-chrétienne 22 sept.Militants laïques :racines « païennes » 25-26 sept.Léon XIV à l'Élysée,messe de la Concorde 27 sept.Sarkozy : inscrire lesracines dans la Constitution 28-29 sept.Enquête Mediapart ;« dédiabolisation » contre« dissimulation » 1er septembre30 septembre
Figure 1 – Les deux conversations de septembre 2026. En clair, le lexique des racines ; en foncé, celui des démons. Sources : notes 1 à 10 ; mise en forme SemiosX.

2. Le diable dans le lexique politique

Le premier constat est lexical, et il est frappant parce qu'il est devenu invisible. Le mot « dédiabolisation », qui désigne la stratégie de normalisation du Front national puis du Rassemblement national, est entré au dictionnaire Larousse en 20158. Un parti politique décrit, et laisse décrire, sa trajectoire comme la sortie d'un état diabolique. Le terme est employé par ses partisans comme par ses adversaires, par la presse de toutes sensibilités, et personne ne s'étonne plus qu'un débat démocratique se pense en catégories de possession et de délivrance.

La semaine du 28 septembre active ce lexique sur tous les bords. Un quotidien titre sur les « vieux démons du RN » qui ressurgissent7. Le journaliste de Mediapart propose, en direct, de remplacer le mot « dédiabolisation » par celui de « dissimulation »9. Du côté du parti visé, l'enquête est qualifiée de « barbouzerie »10 et de « faux grossiers »6, et son président parle d'une guerre totale. Chacun accuse l'autre de dissimuler sa vraie nature.

Lu avec une grille sémiotique, ce vocabulaire n'est pas anodin. La « dédiabolisation » est un exorcisme politique : un rituel par lequel une entité se purifie pour être réadmise dans la communauté. L'accusation de « dissimulation » reprend la plus ancienne figure de la démonologie, celle du mal qui se cache sous une apparence acceptable : la plus belle ruse du diable, disait Baudelaire, est de persuader qu'il n'existe pas. Et la riposte en termes de « guerre totale » inscrit la défense dans le registre du combat eschatologique, celui où il n'y a plus d'adversaires, seulement des ennemis. Les trois positions emploient la même grammaire. Elles ne s'opposent que sur l'identification du possédé.

3. Les racines : un schème que tout le monde dispute

Le second lexique est végétal. Les racines sont le dedans par excellence : ce qui fonde, nourrit et relie à une origine. Mais à y regarder de près, ce thème n'est pas porté par un seul camp, et c'est le point le plus intéressant de la séquence.

Le discours du pape lui-même, à l'Élysée, associe les racines chrétiennes à une défense de la place des croyants dans une société laïque, et non à une exclusion : il parle de dignité humaine, de paix et de laïcité3,4. Le registre est pastoral. C'est sa reprise dans le champ politique qui le transforme : chez le candidat LR et chez Nicolas Sarkozy, les racines deviennent un objet constitutionnel, c'est-à-dire une norme, ce qui délimite qui appartient pleinement à la communauté nationale1,2.

Le contre-discours, enfin, ne sort pas du schème : il le retourne. Un billet militant laïque publié pendant la visite affirme que les racines de la France sont en réalité celtes, gréco-latines et païennes, et qualifie la formule des racines chrétiennes de « la France qui sent le moisi et le rance »1. L'argument conteste l'origine désignée, mais il conserve l'idée qu'une nation se définit par une origine, et qu'il faut choisir la bonne. Au mythe d'une France chrétienne, il oppose le mythe d'une France païenne. La structure est intacte.

Voilà ce que nous appelons un schème récupéré. L'imaginaire d'une origine à retrouver, et d'une chute à réparer, n'appartient en propre à personne. Il est disponible, et chaque dogme le tord dans la direction qui l'arrange : la tradition catholique y lit une fidélité, une partie de la droite une norme d'appartenance, une partie des laïques un paganisme fondateur. Ce n'est pas le contenu des racines qui fait consensus, c'est le besoin d'en avoir.

4. Ce que mesurent les données

La statistique publique française ne demande pas leur religion aux habitants dans le recensement, et ce depuis 1872. La meilleure source représentative est l'enquête Trajectoires et Origines, menée par l'Insee et l'Ined auprès d'environ 27 200 personnes de 18 à 59 ans en 2019-202011. Ses résultats sont nets. Dans cette population, 51 % des personnes déclarent n'avoir aucune religion, 29 % se disent catholiques, 10 % musulmanes et 10 % affiliées à une autre religion11.

L'expression « Français de souche » n'a pas d'équivalent statistique. La catégorie la plus proche, dans cette enquête, est celle des personnes sans ascendance migratoire sur deux générations, ni immigrées ni enfants d'immigrés. C'est précisément dans ce groupe que la religion recule le plus. 58 % s'y déclarent sans religion, contre 19 % des immigrés arrivés adultes ; seuls 32 % s'y disent catholiques11. Et entre 2008-2009 et 2019-2020, sur la tranche des 18-49 ans comparable entre les deux éditions, la part des personnes sans religion y est passée de 50 à 62 %, soit douze points en dix ans, la plus forte progression de tous les groupes11.

La pratique accentue l'écart. Parmi les catholiques sans ascendance migratoire, 6 % vont à la messe régulièrement, c'est-à-dire au moins une fois par mois11. Rapporté à l'ensemble du groupe, cela donne environ 2 % de catholiques pratiquants réguliers parmi les personnes sans ascendance migratoire de 18 à 59 ans (32 % × 6 %). À l'inverse, la pratique catholique régulière atteint 15 % chez les immigrés venus du Portugal, d'Espagne ou d'Italie, 24 % chez les catholiques originaires d'outre-mer et 55 % chez les immigrés catholiques d'Afrique centrale11.

Appartenance et pratique religieuses, personnes de 18 à 59 ans, 2019-2020 Sans ascendance migratoire Sans religion 58 %30 %9 %2 % Ensemble des 18-59 ans Sans religion 51 %27 %2 %21 % Catholiques non pratiquants réguliersCatholiques allant à la messe au moins une fois par moisAutres religions
Figure 2 – Appartenance religieuse et pratique catholique régulière, personnes de 18 à 59 ans, France métropolitaine, 2019-2020. Les catholiques représentent 32 % des personnes sans ascendance migratoire et 29 % de l'ensemble. Pratiquants réguliers calculés à partir de la part de catholiques et de leur taux de pratique (6 % chez les personnes sans ascendance migratoire, 8 % pour l'ensemble). Les totaux diffèrent de 100 % par effet d'arrondi. Source : Ined-Insee, enquête Trajectoires et Origines 2 ; calculs SemiosX.

Deux autres résultats complètent le tableau. Parmi les catholiques de 18 à 49 ans, seuls 6 % citent la religion parmi les dimensions constitutives de leur identité, et parmi ceux de 18 à 59 ans, 27 % disent qu'elle a beaucoup ou assez d'importance dans leur vie11. La population que le discours des racines désigne comme dépositaire de l'héritage chrétien est donc, pour l'essentiel, une population qui ne pratique plus, ne prie plus guère et ne définit plus son identité par la religion.

Une précaution s'impose. L'enquête ne couvre pas les plus de 60 ans, chez qui l'affiliation catholique est plus élevée : un sondage de l'Ifop mené en 2025 sur les 15 ans et plus obtient une part de catholiques sensiblement supérieure, et la comparaison n'a de sens que si l'on précise la population de référence12. Mais la tendance est la même dans toutes les sources : la sécularisation progresse, et elle progresse d'abord chez ceux que le discours des racines présente comme les héritiers.

5. L'exorcisme, un indicateur sans dénominateur

Le thème des démons ne vit pas seulement dans la métaphore politique. Il vit aussi dans la pratique religieuse, et il y a connu une croissance réelle. Les prêtres exorcistes étaient une trentaine en France dans les années 1980 ; ils étaient plus de 120 en 2014, et l'Église a doté chaque diocèse d'au moins un exorciste13. Ils sont aujourd'hui un peu plus d'une centaine, chacun nommé par son évêque14.

La demande, elle, est décrite comme croissante, mais elle n'est pas mesurée. Lors d'une session nationale des exorcistes, les responsables reconnaissaient une tendance réelle à l'augmentation des prises de contact, tout en précisant qu'ils ne tenaient pas de statistiques15. Et là où des ordres de grandeur existent, ils dessinent un écart considérable entre la demande et le rituel. Un exorciste estimait que le grand exorcisme, pratiqué lorsqu'on est persuadé d'être face à une possession, concernait 1 à 2 % des quelque 150 personnes qu'il reçoit chaque année ; une anthropologue soulignait que la hausse des demandes ne faisait pas augmenter le nombre des grands rituels, qui restent très rares16.

C'est ce dénominateur qui manque dans le discours public sur le retour du diable. Un livre récent d'un prêtre exorciste présente sa mission, dans sa quatrième de couverture, comme une réponse « face aux sciences occultes et à l'émergence de nouvelles spiritualités »17. La formule est exacte au sens où elle décrit la demande : une part croissante du public formule sa détresse en termes de possession, d'emprise ou de malédiction. Mais elle ne dit pas combien de ces demandes relèvent, selon les critères mêmes de l'Église, d'une possession, et combien d'une souffrance psychique, sociale ou familiale qui cherche un nom. Sans ce rapport, l'augmentation de la demande peut être lue comme une augmentation du mal, alors qu'elle mesure peut-être surtout une augmentation du besoin de nommer le mal.

6. Imaginaire et dogmes : une lecture par les régimes du sens

Gilbert Durand a montré que l'imaginaire humain s'organise autour de quelques grandes structures18. L'une, qu'il appelle le régime diurne, procède par séparation : elle tranche, purifie, distingue la lumière des ténèbres, le pur de l'impur, et ses images sont celles du glaive, de l'ascension, de l'expulsion. L'autre, le régime nocturne, procède par intimité et continuité : elle descend vers l'origine, s'enracine, protège ce qui est enclos, et ses images sont celles de la terre, du refuge, de la racine.

Le discours de la France perdue a ceci de remarquable qu'il combine les deux régimes. Les racines relèvent du nocturne : elles désignent une origine intime, souterraine, maternelle, à protéger. L'exorcisme relève du diurne : il désigne ce qui doit être tranché et chassé pour que le corps retrouve sa pureté. Enraciner le dedans, expulser le dehors : le schème complet est celui d'un corps collectif menacé de possession, qu'il faudrait à la fois ancrer et purifier.

Ce schème est un imaginaire, et l'imaginaire n'est pas une faute : toutes les sociétés se racontent une origine. Il devient un dogme quand on le fige en norme, quand on l'inscrit dans un texte constitutionnel, ou quand on en fait le critère de partage entre les vrais et les faux membres de la communauté. L'histoire littéraire, depuis les travaux de Max Milner, invite à lire la figure du diable comme un baromètre des interdits d'une époque, dont les retours accompagnent les moments où une société doute de ses normes19. Voir le lexique démonologique envahir le débat politique au moment même où l'on veut constitutionnaliser des racines n'est sans doute pas un hasard. C'est le signe d'un corps social qui cherche à se rassurer sur ses limites.

7. L'écart, et sa fonction

L'écart est double. Le discours des racines décrit une France chrétienne dont les héritiers supposés, mesurés par la statistique publique, sont majoritairement sans religion et très rarement pratiquants, tandis que les catholiques les plus assidus sont souvent issus de l'immigration. Le discours du retour du mal s'appuie sur une demande d'exorcisme en hausse, sans le dénominateur qui permettrait de savoir ce qu'elle mesure.

La question que pose SemiosX n'est pas de savoir qui a raison sur l'origine de la France. Elle est de savoir à quoi sert cette grammaire. Elle remplit au moins deux fonctions. La première est de transformer des désaccords politiques, sur l'immigration, la laïcité ou l'antisémitisme, en partage moral entre le pur et le possédé, ce qui rend le compromis impossible : on ne négocie pas avec un démon. La seconde est de fournir à chacun une identité sans contrepartie : se réclamer des racines chrétiennes n'oblige à aucune pratique, se réclamer de racines païennes n'engage à rien non plus. Le schème donne l'appartenance sans demander la foi.

Nous ne visons ici aucune personne ni aucune institution. Nous visons un régime de discours qui traverse les camps, et qui, parce qu'il parle à l'imaginaire plutôt qu'aux faits, échappe à la vérification. C'est précisément ce qui le rend efficace, et ce qui justifie de le mesurer.

8. Ce que ce billet ne dit pas

Il ne dit pas que le christianisme n'a pas façonné l'histoire de France : ses calendriers, ses paysages et ses institutions en portent la marque, et cela relève de l'histoire, pas de l'imaginaire. Il ne juge ni la foi des croyants, ni la sincérité des personnes qui demandent un exorcisme, ni le travail des prêtres qui les reçoivent. Il ne prend pas position sur la véracité des écrits attribués à un responsable politique, qui fait l'objet d'une procédure judiciaire.

Ses limites sont les suivantes. Le corpus se limite à un mois de discours publics, choisi pour sa densité, et ne prétend pas à l'exhaustivité. Les données sur la religion datent de 2019-2020 et ne couvrent pas les plus de 60 ans. La catégorie « sans ascendance migratoire » n'est qu'une approximation statistique d'une expression qui n'a pas de définition. Les chiffres sur l'exorcisme proviennent de déclarations de prêtres et de travaux qualitatifs, faute de données publiques. Enfin, la lecture par les régimes de Durand est une grille interprétative, pas une mesure : elle donne sens aux faits, elle ne les établit pas.

Annexe – La grille de mai 2025

Le texte qui suit a été publié sur LinkedIn le 20 mai 2025, seize mois avant la séquence analysée dans ce billet20. Nous le reproduisons sans retouche, à une précision chiffrée près, signalée en note. Il a une fonction précise : il fixe, avant les faits de septembre 2026, la grille de lecture que le billet met à l'épreuve. Cosmogonie du déclin, géographie imaginaire, bestiaire des menaces, lexique de la dissolution, de l'évidence, du temps absolu et de l'alerte, immunité épistémique : tout ce que le billet observe en 2026 y était décrit en 2025, sur d'autres énoncés.

Le registre de ce texte est plus polémique que celui du journal, et son titre désigne un camp. C'est aussi un résultat. La grille de 2025 visait un bord du champ politique ; les faits de 2026 montrent qu'elle en décrit plusieurs, puisque le schème des racines et le lexique démonologique se retrouvent chez les adversaires de ce bord comme chez lui. Ce document d'archive est hors notation : le score du billet ne porte que sur le corps du texte.

La France mythologique des réactionnaires : voyage au cœur d'un imaginaire fantasmé

Il existe, parallèlement à la France réelle, une France mythologique que certains esprits s'acharnent à invoquer dans des tribunes enflammées et des prises de position alarmistes. Ce pays imaginaire, à la fois idéalisé et menacé de toutes parts, mérite une exploration anthropologique tant il façonne une partie du discours public contemporain. Plongeons dans cet univers parallèle, où le temps semble suspendu quelque part entre le Second Empire et les années 1950.

La chronologie fantasmée : un âge d'or perpétuellement révolu

Dans cette France mythologique, le passé est systématiquement paré de vertus supérieures au présent. Cette nostalgie paradoxale présente plusieurs caractéristiques :

Le récit historique ainsi construit s'apparente moins à de l'histoire qu'à une cosmogonie : un temps mythique des origines, suivi d'une chute provoquée par des forces maléfiques identifiables (Mai 68, l'immigration, l'Union européenne...).

La géographie imaginaire : la France éternelle des clochers

La France mythologique possède également sa propre cartographie, distincte de la réalité démographique et sociologique :

Cette géographie imaginaire permet de maintenir l'illusion d'une France homogène et immuable qui n'a jamais existé historiquement, le territoire français ayant toujours été un carrefour d'influences et de populations.

La sociologie fantasmatique : une harmonie sociale mythifiée

La société française, dans cet univers parallèle, était autrefois organisée selon un ordre naturel et harmonieux :

Cette vision sociale repose moins sur l'histoire que sur une transposition de la cosmologie catholique traditionnelle à l'ordre social : une hiérarchie naturelle voulue par Dieu ou la nature, perturbée par des forces subversives.

La morale binaire : vertu d'hier contre décadence d'aujourd'hui

Le système moral de la France mythologique repose sur une dichotomie fondamentale :

Cette structure morale binaire permet d'éviter toute analyse complexe des changements sociaux, au profit d'un récit simplifié de chute et de corruption.

Le panthéon des menaces : les nouveaux barbares

La France mythologique est perpétuellement assiégée par des forces menaçantes :

Ce bestiaire de menaces remplit une fonction psychologique essentielle : il externalise les causes du changement social, préservant l'image d'une communauté naturellement harmonieuse corrompue par des influences extérieures.

Les marqueurs linguistiques : un lexique révélateur

Le discours sur la France mythologique se reconnaît à certains tics linguistiques récurrents :

Ces choix lexicaux créent un régime discursif où le débat rationnel devient impossible, remplacé par l'évidence partagée et l'urgence apocalyptique.

L'immunité épistémique : un système auto-protecteur

Ce qui rend cette vision particulièrement résistante à la critique, c'est son système d'auto-immunisation :

Ce système d'immunité épistémique transforme les réfutations en confirmations, dans une logique parfaitement circulaire.

Conclusion : de la mythologie à la politique

Cette France mythologique n'est pas qu'une curiosité anthropologique. Elle influence profondément une partie du discours politique contemporain. Comprendre sa structure, ses mécanismes et sa fonction psychologique est essentiel pour saisir certaines résistances au changement social.

Ce qui se joue dans ces évocations nostalgiques n'est pas tant un débat sur les politiques publiques qu'un conflit entre deux façons d'habiter symboliquement la nation : comme réalité historique complexe et évolutive, ou comme ordre naturel transcendant menacé par l'histoire elle-même.

La question de la fin de vie assistée, comme d'autres débats contemporains, cristallise parfaitement cette tension : d'un côté, une approche pragmatique face à des situations humaines concrètes ; de l'autre, le maintien d'un ordre symbolique où certains principes abstraits doivent prévaloir sur l'expérience vécue.

Plutôt que de simplement railler cette vision mythologique, peut-être faut-il y reconnaître l'expression d'une angoisse authentique face aux transformations accélérées de nos sociétés – angoisse qui mérite d'être entendue, même si les réponses proposées relèvent souvent plus du mythe que de la politique réelle.

Notes

  1. Billet militant laïque publié sur clp-kvd.org, « Racines chrétiennes ou République laïque ? », daté du 22 septembre 2026, publié le 27 septembre 2026 ; il rapporte la déclaration du candidat LR sur BFM-Politique le 6 septembre 2026.
  2. Infos Gabon, « France : Sarkozy, le retour des racines chrétiennes », 27 septembre 2026.
  3. Léon XIV, discours aux autorités, Élysée, 25 septembre 2026, dans recueil des discours du voyage en France (25-28 septembre 2026).
  4. I.MEDIA, « À l'Élysée, Léon XIV salue les "riches racines chrétiennes" de la France », cath.ch, 25 septembre 2026.
  5. « Derrière la vitrine de la dédiabolisation, les casseroles de Jordan Bardella, Marine Le Pen et leurs proches », Le Temps, 29 septembre 2026.
  6. Euronews, « Accusations d'antisémitisme : Jordan Bardella porte plainte contre Mediapart pour diffamation », 29 septembre 2026.
  7. « Bardella contre-attaque après les révélations de Mediapart en conférence de presse », L'Avenir, 30 septembre 2026.
  8. « Dédiabolisation », Wikipédia (entrée au dictionnaire Larousse en 2015).
  9. Propos tenus dans l'émission « C ce soir » du 29 septembre 2026, rapportés par l'Observatoire du journalisme, septembre 2026.
  10. D'après L'Obs, « "Immense gravité", "ignominie" : l'enquête de Mediapart sur Bardella suscite un tollé dans la classe politique », repris le 30 septembre 2026.
  11. Lucas Drouhot, Patrick Simon, Vincent Tiberj, « La diversité religieuse en France : transmissions intergénérationnelles et pratiques selon les origines », Immigrés et descendants d'immigrés, Insee Références, édition 2023 ; enquête Ined-Insee Trajectoires et Origines 2 (2019-2020), figures 1, 2, 3 et 5a.
  12. Religactu, « Religions en France : chiffres et tendances en 2026 », septembre 2026.
  13. Franceinfo, « L'exorcisme ressuscite-t-il chez les catholiques ? », 2014, d'après Le Monde.
  14. D'après Ouest-France, « Il reçoit 200 personnes par an : comment ce prêtre pratique l'exorcisme au sein de l'Église catholique », janvier 2026.
  15. Infocatho, « Le diable n'existe pas mais les exorcismes se multiplient en France », à l'issue de la session nationale des exorcistes de Lyon, 2018.
  16. Monaco Hebdo, « Exorcisme : pourquoi les demandes restent nombreuses », 2021.
  17. Christophe Beaublat et Yves Czerczuk, Délivrer du mal, quatrième de couverture de l'édition numérique.
  18. Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, 1960.
  19. Max Milner, Le Diable dans la littérature française, de Cazotte à Baudelaire (1772-1861), 1960. La filiation est signalée une fois, pour situer la lecture.
  20. Boris Foucaud, « La France mythologique des réactionnaires : voyage au cœur d'un imaginaire fantasmé », LinkedIn, 20 mai 2025.
  21. Insee, « Toujours plus d'habitants dans les unités urbaines », Insee Focus n° 210, octobre 2020 : 79,2 % de la population vivait en 2017 dans une unité urbaine. Le texte de 2025 indiquait « 80 % des Français vivent dans des aires urbaines » ; la notion d'aire urbaine ayant été remplacée en 2020 par celle d'aire d'attraction des villes, qui regroupe un ensemble plus large, nous avons précisé le concept.
  22. Affirmation discutée, laissée en l'état. Les travaux d'histoire de la famille, depuis ceux de Peter Laslett (Household and Family in Past Time, 1972), montrent que le ménage nucléaire était déjà dominant dans une partie de l'Europe du Nord-Ouest bien avant l'industrialisation. Ce qui est plus récent, et culmine au milieu du XXe siècle, c'est le modèle normatif du couple marié avec un homme pourvoyeur et une femme au foyer, que la nostalgie présente comme intemporel.
  23. Insee, « Histoire des migrations et diversité des origines géographiques des immigrés », Immigrés et descendants d'immigrés, Insee Références, édition 2023.

Ce billet, noté par sa propre méthode

Vingt-six affirmations, treize exposées, sept pour moitié, six comptées contre. Taux : 63 %. Le cœur factuel du billet repose sur une enquête de la statistique publique et sur des discours datés, tous vérifiables. Ce qui reste compté contre lui, ce sont les thèses qui leur donnent sens : la grammaire commune de l'exorcisme, la récupération du schème des racines par des dogmes opposés, et la lecture par les régimes du sens. Leurs voies de sortie sont mesurables : un relevé systématique du lexique démonologique dans le discours politique sur plusieurs années, et des statistiques diocésaines distinguant les demandes d'exorcisme des grands rituels. L'annexe, document d'archive publié en mai 2025, est hors notation.

SemiosX mesure l'écart entre les discours et les faits, pas les personnes. Les discours cités sont analysés comme des énoncés situés, sans prêter d'intention à leurs auteurs, qu'ils relèvent du champ politique, religieux ou militant. Aucune position n'est prise sur la foi, ni sur des faits soumis à la justice. Les données religieuses proviennent de la statistique publique et ne contiennent aucune information individuelle.

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