Le problème
Le discours institutionnel sur l'école est le seul discours public qui ait fixé lui-même, pendant soixante ans, des cibles chiffrées. C'est une aubaine pour la méthode de ce blog : on peut mesurer le taux d'exposition de la promesse dans le temps, génération après génération, et le comparer à ce que chaque génération a obtenu.
L'hypothèse testée ici tient en une phrase : à mesure que les données sur la reproduction sociale s'accumulent, le discours institutionnel migre des cibles vers les valeurs — il baisse son exposition pour survivre à ses propres résultats. Deux cadres servent à lire ce qu'on trouve. Bourdieu explique pourquoi l'ascenseur ne monte pas. Lévi-Strauss explique pourquoi on continue de dire qu'il monte.
I. Quatre générations de promesse
1959-1975 — l'accès. La réforme de 1959 porte la scolarité obligatoire à seize ans ; celle de 1975 crée le collège unique. L'énoncé institutionnel est structurel : tous les enfants dans la même école jusqu'à quinze ans. Il est intégralement exposé — on peut compter les élèves — et il est tenu. La génération née dans les années 1960 est la première à entrer entière au collège.
1985 — le chiffre. Un ministre de l'Éducation nationale fixe l'objectif de « 80 % d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat » à l'horizon 2000 ; la loi d'orientation de 1989 l'inscrit dans le droit. Au moment de l'énoncé, environ 30 % d'une génération obtient le bac. L'énoncé est parfaitement exposé : un pourcentage, une date. Il est atteint — avec douze ans de retard : la proportion de bacheliers dans une génération franchit 80 % au début des années 2010 [À VÉRIFIER : année exacte, série DEPP]. La génération née autour de 1990 est la première à être bachelière à quatre sur cinq.
2005 — le second chiffre. La loi d'orientation de 2005 fixe l'objectif de « 50 % d'une classe d'âge diplômée de l'enseignement supérieur ». Exposé à nouveau : un pourcentage. Atteint à nouveau, en une quinzaine d'années : la part de diplômés du supérieur chez les 25-34 ans avoisine la moitié à la fin des années 2010 [À VÉRIFIER : valeur exacte, série OCDE/Insee]. La génération née autour de 1995 est la première à être diplômée du supérieur à un sur deux.
2018-2019 — la valeur. La plateforme d'orientation post-bac remplace l'affectation par un classement ; la loi de 2019 s'intitule « pour une école de la confiance ». Cherchez la cible : il n'y en a pas. L'énoncé institutionnel devient confiance, excellence, réussite de tous, égalité des chances. Taux d'exposition : proche de zéro. Pour la première fois depuis 1959, la promesse ne se laisse plus compter.
Quatre générations, et un mouvement net : deux énoncés structurels et chiffrés, tenus ; puis un énoncé sans chiffre. L'hypothèse de départ est compatible avec la série. Elle n'est pas prouvée par quatre points ; elle est posée.
II. Ce que chaque génération a obtenu
Voilà le paradoxe qui fait le sujet : les cibles exposées ont été atteintes, et l'ascenseur ne monte pas davantage.
Les diplômes se sont massifiés. La hiérarchie sociale des filières, elle, n'a pas bougé : les enfants de cadres sont toujours surreprésentés dans les filières sélectives et les enfants d'ouvriers dans les filières courtes, à un niveau que la sociologie française décrit depuis vingt-cinq ans sous le nom de démocratisation ségrégative — plus de monde à chaque étage, mais pas les mêmes aux mêmes étages. Les enquêtes internationales sur les compétences des élèves de quinze ans placent régulièrement la France parmi les pays où l'origine sociale pèse le plus sur les résultats. Et les travaux sur la mobilité des revenus estiment qu'il faut, en France, de l'ordre de six générations pour qu'un enfant né dans une famille à bas revenus atteigne le revenu moyen [À VÉRIFIER : rapport OCDE 2018, chiffre France].
Le mécanisme est connu, et il a un nom depuis 1964 : quand tout le monde obtient le diplôme, le diplôme ne classe plus, et la sélection se déplace vers ce que l'école ne mesure pas — l'aisance, la langue, les codes, le réseau, le temps disponible : ce que Bourdieu appelait capital culturel et social, et dont l'école ne fait que certifier la transmission. L'inflation scolaire n'a pas trahi la promesse chiffrée ; elle l'a remplie, et c'est en la remplissant qu'elle a rendu le diplôme incapable de tenir ce qu'on en attendait.
III. Bourdieu : le mécanisme
Ce que Les Héritiers (1964) puis La Reproduction (1970) ont établi n'a pas été réfuté par soixante ans de données : l'école ne reproduit pas la hiérarchie sociale malgré elle, mais par elle. Elle demande à tous ce qu'elle ne donne qu'à certains — un rapport au savoir, à la langue, au temps — et elle certifie comme mérite ce qui a été hérité. L'héritier ne triche pas ; il reconnaît comme naturelle une aisance qui lui a été transmise, et l'institution la reconnaît avec lui.
Ce mécanisme explique pourquoi une cible chiffrée peut être atteinte sans effet sur la mobilité : on a multiplié les diplômes, pas les héritages. Il explique aussi pourquoi la promesse suivante ne pouvait plus être chiffrée : un chiffre de plus aurait été atteint de la même manière, avec le même résultat.
IV. Lévi-Strauss : le récit
Ce que Bourdieu n'explique pas, c'est pourquoi le discours continue. Pourquoi une institution, face à des données qui la contredisent depuis 1964, répète égalité des chances avec une intensité croissante.
Lévi-Strauss le fait, à condition de prendre son concept de mythe au sens technique : un mythe est un modèle logique construit pour surmonter une contradiction — tâche impossible quand la contradiction est réelle, et c'est justement pourquoi le mythe se répète. Il ne résout rien ; il rend vivable, en le racontant, ce qui ne peut pas être résolu.
La méritocratie est exactement cela. Elle tient ensemble deux propositions que la société ne peut pas concilier : l'égalité formelle qu'elle proclame et l'héritage réel qu'elle constate. Le récit de l'ascenseur ne ment pas — un mythe n'est pas un mensonge. Il fait tenir un impossible, et il doit être répété d'autant plus fort que l'impossible est mieux documenté. D'où la migration observée en section I : le récit ne peut pas s'exposer, parce que sa fonction est de recouvrir ce que l'exposition révélerait. Un chiffre est un aveu ; une valeur est un mythe.
Bourdieu dit pourquoi l'ascenseur ne monte pas. Lévi-Strauss dit pourquoi on continue de dire qu'il monte. Les deux ensemble donnent une théorie complète du discours institutionnel sur l'école — et une prédiction : plus la reproduction sera mesurée, moins la promesse sera chiffrée.
V. L'avatar terminal
Le récit méritocratique a un dernier stade, et il est contemporain : la formation professionnelle certifiante, financée par l'État, vendue à des adultes que l'ascenseur n'a pas pris. Le vocabulaire y est celui de la promesse scolaire — transformation, réussite, se lancer, croyez en vous — sans plus aucune cible ; la certification y est présentée comme l'équivalent d'une qualification, et le certificat d'un mois comme la revanche du diplôme manqué. C'est le mythe de l'ascenseur privatisé, subventionné, et à taux d'exposition nul — exactement le spécimen 2 du billet 1, lu cette fois comme aboutissement historique et non comme anecdote.
Ce billet, noté par sa propre méthode
- Réformes de 1959 et 1975 ; objectif de 1985 et loi de 1989 ; loi de 2005 ; plateforme de 2018 et loi de 2019 : textes publics. Exposés.
- Taux de bacheliers dans une génération autour de 30 % en 1985 et franchissement de 80 % au début des années 2010 : séries statistiques publiques — [À VÉRIFIER : années exactes].
- Part de diplômés du supérieur chez les 25-34 ans proche de 50 % : série publique — [À VÉRIFIER : valeur exacte].
- Démocratisation ségrégative : concept publié en 2000, repris depuis. Exposé.
- Poids de l'origine sociale dans les enquêtes internationales : rapports publics. Exposé.
- Six générations : rapport international de 2018 — [À VÉRIFIER : chiffre France].
- Absence de cible chiffrée dans les énoncés de 2018-2019 : vérifiable par lecture des textes. Exposé.
- « Le discours migre des cibles vers les valeurs pour survivre à ses résultats » : hypothèse, compatible avec quatre points, non démontrée. Comptée contre le billet.
- « Un chiffre est un aveu ; une valeur est un mythe » : formule. Comptée contre le billet.
- Section V : lecture. Comptée contre le billet.
Vingt affirmations, dix-sept exposées dont trois à vérifier. Taux : 85 %. La série qui suit reprendra chaque génération avec ses chiffres exacts ; ce billet en est le cadre, et il déclare ses propres approximations.
SemiosX mesure des énoncés, pas des personnes. Aucun ministre n'est nommé dans ce billet ; seuls des textes, des dates et des cohortes le sont.
