Écarts discours / faits — Billet n° 31

Ce que 177 010 arbres disent du Plan Arbre

La communication municipale compte les arbres plantés ; l'inventaire de la Ville permet de mesurer ceux qui font le vert de Paris. L'écart entre les deux n'est pas un mensonge : c'est une confusion entre un flux et un stock

Discours politique Septembre 2026 1600 mots Exposition : 69 %

L'objet

Le billet précédent1 relevait qu'une carte du Paris végétal avait été relayée comme le bilan d'une politique récente, alors que l'essentiel de son vert est un héritage. C'était une lecture. Ce billet la transforme en mesure, et la confronte à ce que dit la Ville elle-même.

Trois énoncés municipaux servent de point de départ. Paris se présente comme l'une des capitales les plus boisées d'Europe, forte de plus de 200 000 arbres dans ses rues, jardins et équipements, et de plus de 300 000 dans ses deux bois2. Le Plan Arbre prévoyait de planter 170 000 arbres entre 2020 et 2026, et la page officielle l'écrit encore au futur à l'été 20262. Enfin, la Ville justifie la diversification de ses plantations par un risque précis : certaines avenues ne comptant qu'une essence, une maladie de cette essence serait catastrophique3.

L'instrument : l'inventaire ouvert « Les arbres » de la Ville de Paris, soit 220 215 arbres décrits un par un, avec leur essence, leur circonférence, leur hauteur, leur stade de développement et leur adresse4. Nous en avons retenu les 177 010 arbres des vingt arrondissements, en écartant les bois et les propriétés parisiennes hors de Paris.

1. Le vert de Paris est un héritage

Compter les arbres ne dit pas ce qu'ils pèsent : dix jeunes plants ne font pas l'ombre d'un vieux platane. Nous avons donc mesuré aussi la masse de chaque groupe, par la surface terrière, l'outil classique des forestiers : la surface de la coupe du tronc, calculée depuis sa circonférence.

Le résultat est net. Les jeunes arbres et jeunes adultes représentent 43,7 % des arbres de Paris, mais seulement 13,1 % de la masse. Les adultes et arbres matures représentent 46,3 % des arbres et 82,3 % de la masse5. Les arbres de plus d'un mètre cinquante de tour ne sont que 14,4 % du total, et portent 51,3 % de la masse ; les moins de 50 cm font 27,2 % des arbres pour 2,2 % de la masse6.

Un arbre urbain est planté avec un tronc de 15 à 20 cm de tour. Tout ce qui a été planté depuis 2020 se trouve donc dans la classe des moins de 50 cm, qui pèse, toutes origines confondues, 2,2 % du vert de la ville. Ce n'est pas un reproche : un arbre met des décennies à compter. C'est le constat qu'une politique de plantation se juge au futur, et qu'un bilan présenté au présent parle en réalité d'un stock hérité.

Une précision rend ce constat plus net encore. Selon la répartition annoncée à son lancement, les 170 000 arbres du plan comprenaient 70 000 arbres sur les talus du périphérique, 45 000 jeunes pousses dans les bois, 24 000 dans les espaces verts et 10 000 dans l'espace public7. Les deux tiers du plan se situaient donc hors de la ville que l'on traverse, et hors de notre périmètre : nous ne pouvons pas les mesurer ici, et ne prétendons pas le faire.

2. « L'une des capitales les plus boisées » : un compte, pas une surface

La formule municipale additionne des arbres. Une analyse publiée en mars 2026 raisonne en surface et aboutit à l'inverse : 14 % de surface boisée hors bois, 21 % en les incluant, ce qui ferait de Paris l'une des capitales les moins boisées d'Europe8. Les deux énoncés peuvent être exacts ensemble, puisqu'ils ne mesurent pas la même chose. Notre mesure de masse va dans le sens du second : ce qui fait le vert, ce n'est pas le nombre d'arbres, c'est la couronne des grands.

3. La diversification est réelle

La Ville plante bien plus divers qu'autrefois. Parmi les arbres matures, le platane représente 48,5 % et les trois premiers genres 75,7 % ; parmi les jeunes, le platane tombe à 14,4 % et les trois premiers genres à 30,8 %. Dans les seules rues, le platane passe de 67,9 % des arbres matures à 24,1 % des jeunes9. Sur ce point, les données confirment l'intention affichée.

4. Mais pas dans les avenues : une rue, une essence

C'est là que l'inventaire dit ce qu'aucune communication ne dit. En passant de l'arrondissement à la rue, un principe apparaît. Sur les 903 rues comptant au moins vingt arbres d'alignement, 538, soit 59,6 %, sont plantées d'une essence qui représente au moins trois arbres sur quatre10. Le platane n'est la règle que dans 212 d'entre elles : les 326 autres sont des rues à signature, de marronniers, de tilleuls, de sophoras, d'érables. Le boulevard Arago aligne des marronniers à 99,4 %, l'esplanade des Invalides des tilleuls à 99,9 %, l'avenue Carnot des paulownias à 80 %, la place d'Italie des paulownias à 100 %.

Et ces rues sont replantées à l'identique. Dans 423 des 432 rues où la comparaison est possible, soit 97,9 %, l'essence la plus plantée parmi les jeunes arbres est celle des anciens ; dans la rue médiane, tous les jeunes arbres sont de la même essence que leurs aînés10. Pour vérifier qu'il ne s'agit pas d'une coïncidence, nous avons redistribué 1 000 fois au hasard les essences des jeunes arbres entre les rues : le hasard n'aurait conservé l'essence que dans 41,2 % des rues en moyenne, et jamais dans plus de 191 sur 432. Les rues de platanes et les autres se comportent exactement de même, avec 97,9 % de continuité dans les deux cas10.

La Ville ne le cache d'ailleurs pas : ses programmes de travaux annoncent couramment le remplacement d'arbres abattus par de jeunes sujets de même essence11. Ce qui manque, c'est le rapprochement entre les deux discours. D'un côté, on invoque le danger des avenues monospécifiques pour justifier la diversification ; de l'autre, on replante ces mêmes avenues à l'identique. La diversification se fait ailleurs : dans les rues mêlées, les petites rues, les jardins et les plantations nouvelles.

La doctrine n'est d'ailleurs pas propre aux beaux quartiers. Le boulevard Arago, la rue de Tolbiac et l'avenue de Choisy dans le 13e, l'avenue Gambetta dans le 20e, la rue de la Convention dans le 15e en relèvent autant que les avenues de l'ouest. Ce qui distingue les arrondissements, c'est la palette, et une nuance pour le platane : dans le 7e, il est même plus présent parmi les jeunes arbres que parmi les anciens, alors que dans le 9e sa part est divisée par quatre12.

5. Les saisons ne sont pas effacées, elles sont distribuées

On pourrait croire qu'une ville dominée par quelques essences efface le cycle des saisons. Les persistants n'y sont pour rien : ils ne représentent que 6,9 % des arbres de Paris, et 1,4 % des arbres d'alignement13. Ce que révèle l'échelle de la rue, c'est une mosaïque : chaque avenue a son moment. Les paulownias de l'avenue Carnot et de la place d'Italie virent au mauve au printemps, les marronniers du boulevard Arago fleurissent en avril, les tilleuls de l'avenue Mac-Mahon embaument au début de l'été, les sophoras de la rue d'Alésia fleurissent à la fin de l'été. Le calendrier floral de Paris est écrit rue par rue, et il n'apparaît sur aucune carte institutionnelle.

Les 100 695 arbres d'alignement de Paris sur fond sombre, chaque point coloré selon son essence ; les arbres dessinent à eux seuls le réseau des rues.
Paris, rue par rue : les 100 695 arbres d'alignement, sans fond de carte. Cliquer pour ouvrir la carte interactive, où un curseur des mois fait fleurir la ville. Source : Ville de Paris, inventaire « Les arbres » ; calculs et carte SemiosX.

L'écart

Aucun des énoncés municipaux étudiés n'est faux. L'écart tient à leur grammaire : la communication parle de flux, des arbres plantés, promis ou à planter ; le paysage est fait de stock, de couronnes accumulées sur un siècle et demi. Présenter l'un comme le bilan de l'autre, c'est créditer le présent d'un héritage. Et la doctrine la plus structurante de la gestion parisienne, une rue, une essence, maintenue de génération en génération, reste absente du discours alors qu'elle façonne la ville bien davantage que les chiffres de plantation.

Il n'y a là aucune intention à supposer. La continuité des alignements a de bonnes raisons, paysagères et patrimoniales, et un arbre planté ne peut rien donner avant des décennies. C'est précisément pourquoi un discours de bilan gagnerait à dire ce qu'il mesure.

Protocole

L'inventaire a été téléchargé en septembre 2026 depuis Paris Data et conservé brut avec son empreinte SHA-256 ; chaque calcul l'a relu après contrôle d'empreinte, dans un registre en ajout seul. Les circonférences et hauteurs nulles ont été traitées comme non mesurées ; les valeurs aberrantes, au-delà de 10 mètres de tour ou 50 mètres de haut, écartées et listées. Les seuils de la rue à essence unique (75 %, au moins 20 arbres) et de la comparaison entre générations (au moins cinq anciens et cinq jeunes) ont été fixés avant les calculs. Chaque lien statistique a été confronté à un monde nul par redistributions au hasard. Un résultat négatif a été conservé : la diversité d'un arrondissement ne dépend pas de la jeunesse de ses arbres.

Limites déclarées

Le stade de développement et la circonférence ne sont pas un âge, et la surface terrière approche la couronne sans la mesurer. Le stade n'est pas renseigné pour 10 % des arbres retenus. L'essence est comptée au niveau du genre : un tilleul argenté remplacé par un tilleul à petites feuilles compte comme identique. Les rues sont reconstituées depuis le champ d'adresse, ce qui peut regrouper des segments distincts ; le chiffre du boulevard Arago mérite une vérification. Les deux tiers du Plan Arbre, périphérique et bois, échappent à notre périmètre. Le calendrier des floraisons de la carte est indicatif et ne provient pas de l'inventaire. Les surfaces boisées citées au point 2 viennent d'une source secondaire.

Notes et pièces

  1. Billet n° 30 — Quand la carte précède le territoire.
  2. Ville de Paris, « Tout savoir sur l'arbre à Paris », consultée en septembre 2026.
  3. Mairie du 12e arrondissement, « Gestion des arbres dans le 12e ».
  4. Ville de Paris, jeu de données « Les arbres », Paris Data. Fichier téléchargé en septembre 2026, 220 215 enregistrements.
  5. Calculs SemiosX, fichier heritage_stades_paris.csv (parts en nombre et en surface terrière par stade, vingt arrondissements).
  6. Calculs SemiosX, étape 2 (répartition par classe de circonférence), sortie consignée au registre du chantier.
  7. France Bleu, 5 octobre 2021, répartition annoncée lors de la présentation du Plan Arbre.
  8. The Conversation, 19 mars 2026, sur le bilan des forêts urbaines.
  9. Calculs SemiosX, étape 4 (diversité par stade de développement).
  10. Calculs SemiosX, étape 6, fichier rues_alignement_paris.csv (903 rues d'au moins vingt arbres d'alignement) ; monde nul par 1 000 redistributions.
  11. Ville de Paris, programme des travaux sur les arbres, mis à jour le 8 mars 2024.
  12. Calculs SemiosX, étape 5, fichier replantation_paris.csv : part du platane chez les récents rapportée à sa part chez les anciens, 1,12 dans le 7e, 0,25 dans le 9e ; corrélation de rang entre arrondissements de +0,71, que le hasard n'égale que dans 0,05 % des 10 000 tirages.
  13. Calculs SemiosX, étape 3 (grille des persistants déclarée avant calcul).

Ce billet, noté par sa propre méthode

Seize affirmations, neuf exposées, quatre pour moitié, trois comptées contre. Taux : 69 %. Ce billet mesure plus qu'il ne lit : l'essentiel repose sur un inventaire public et des calculs reproductibles, chacun confronté au hasard. Ce qui reste compté contre lui, ce sont les rapprochements qui donnent sens aux chiffres.

SemiosX mesure l'écart entre les discours et les faits, pas les personnes. Les énoncés municipaux sont analysés comme des énoncés, sans prêter d'intention à leurs auteurs, et la gestion des arbres parisiens est créditée de ses raisons. Les seuils et les mondes nuls ont été fixés avant les calculs, et le résultat négatif de l'enquête est publié avec les autres.

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