Trois récits, un seul relevé
À quelques mois de la fin du second mandat, le bilan d'Emmanuel Macron circule sous trois formes. Le récit décliniste additionne les courbes qui descendent et tait celles qui montent. Le récit de réussite fait exactement l'inverse, avec la même méthode. Le troisième, le bilan froid, est le plus rare, pour une raison simple : il ne produit ni titre ni partage, puisqu'il ne conclut pas à la place du lecteur.
Ce billet tente le troisième. Il prend vingt et un domaines, relève pour chacun une valeur de départ proche de 2017 et la dernière valeur publiée, donne la source, puis code le sens de la variation par une règle unique, appliquée à l'identique partout. Il s'interdit une seule chose : tordre un fait dans un sens ou dans l'autre. Le reste, et notamment le poids que chacun accorde à chaque domaine, appartient au lecteur.
Le protocole
Bornes. Départ : 2017, ou la mesure publiée la plus proche. Arrivée : la dernière valeur disponible en septembre 2026.
Codage. ↑ si un indicateur quantitatif, identique aux deux bornes, s'améliore. ↓ s'il se dégrade. = s'il ne bouge pas au-delà de ce que la mesure permet de distinguer, ou si rien n'a été fait. ↔ dans trois cas : aucun indicateur synthétique n'existe, les indicateurs disponibles se contredisent, ou le sens de la variation dépend d'un choix de valeurs plutôt que d'un fait.
Ce que le protocole ne fait pas. Il mesure un delta, pas une responsabilité. La pandémie, le choc énergétique de 2022, la guerre en Ukraine et le cycle économique mondial pèsent sur presque toutes les lignes ; le billet ne tente pas de répartir les causes, et il le dit plutôt que de le faire en douce. Il ne pondère pas non plus les domaines entre eux : une ligne vaut une ligne.
La liste. Les vingt et un domaines ont été fixés avant la collecte des chiffres, et non choisis pour ce qu'ils montrent. Deux recouvrements sont conservés et visibles : PISA recoupe l'Éducation nationale, la présence dans le monde recoupe la politique extérieure.
Finances publiques et économie
- ↓ Dette et déficit. Fin 2017 : dette à 96,8 % du PIB, déficit à 2,6 %, le premier sous les 3 % depuis 20071. Fin 2025 : dette à 115,6 % du PIB, soit 3 460,5 milliards d'euros, et déficit à 5,1 %, après 5,8 % en 20242.
- ↑ Économie et attractivité. Avec 852 projets recensés en 2025, la France reste première destination européenne des investissements directs étrangers pour la septième année consécutive, mais ses projets reculent de 17 % sur un an6.
- ↔ Fiscalité. Taux de prélèvements obligatoires de 45,3 % du PIB en 20171. Sur la période : remplacement de l'ISF par l'impôt sur la fortune immobilière, prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital, suppression de la taxe d'habitation sur les résidences principales, baisse du taux normal de l'impôt sur les sociétés à 25 %. Le sens de la ligne dépend de ce que l'on attend de l'impôt : compétitivité ou redistribution. C'est un choix de valeurs, donc un ↔.
- ↔ Pouvoir d'achat. La mesure officielle de l'Insee progresse. La mission d'information de l'Assemblée nationale, en 2025, qualifie pourtant cette progression de trompe-l'œil, et documente un décrochage du pouvoir d'achat des salaires comme des disparités défavorables aux ménages modestes7. Deux lectures fondées, qui ne mesurent pas la même chose.
- ↑ Emploi. Taux de chômage de 9,5 % au deuxième trimestre 20173 ; 7,4 % au deuxième trimestre 20224 ; 8,3 % au deuxième trimestre 2026, au plus haut depuis fin 2020, avec un chômage de longue durée de nouveau en hausse5. Le nombre d'apprentis passe de 439 900 en 2017 à 1 021 500 en 2023, avec des ruptures de contrat en hausse dans le supérieur8. La ligne reste ↑ sur la période entière, mais elle se retourne depuis 2025.
L'État et ses services
- ↔ Éducation nationale. Dédoublement des classes de CP et de CE1 en éducation prioritaire, revalorisations salariales. En face, une instabilité inédite : Édouard Geffray, nommé en octobre 2025, est le septième ministre de l'Éducation nationale depuis 202210.
- ↓ PISA. En mathématiques, la France perd 21 points entre 2018 et 2022 et tombe à son plus bas niveau depuis 2000 ; la moyenne de l'OCDE perd 15 points sur la même période9. En compréhension de l'écrit, le score passe de 493 à 474 points9. La baisse est mondiale, mais elle est plus prononcée en France, et elle y avait commencé avant la pandémie9.
- ↑ Justice. Budget porté de 6,9 milliards d'euros en 2017 à 9,6 milliards en 2023, puis à plus de 10 milliards en 202411, avec 1 500 créations nettes de postes de magistrats programmées sur 2023-202711. Les moyens montent ; les résultats restent à démontrer, puisque les états généraux de la justice ont dressé un constat de délabrement avancé11.
- ↔ Santé. Numerus clausus supprimé par la loi du 24 juillet 2019 : le nombre d'admis dans les filières médicales passe d'environ 8 000 à 11 000 par an entre 2015 et 202112. Une réforme dont les effets sur l'offre de soins ne se liront qu'à l'horizon d'une décennie, pendant que les déserts médicaux persistent.
- ↓ Université. Le budget public par étudiant, inflation déduite, aurait baissé d'environ 20 % depuis 2017 selon un calcul relayé de l'économiste Lucas Chancel13. Les universités déficitaires passent d'une quinzaine en 2022 à 60 sur 75 en 2024, selon France Universités13.
- = Recherche et développement. Dépense intérieure de R&D à 2,20 % du PIB en 201814, à 2,18 % en 202314, malgré la loi de programmation de 2020 et ses 25 milliards d'euros sur dix ans14. L'objectif de 3 % reste hors d'atteinte.
- = Mille-feuille institutionnel. Aucune réforme structurelle des échelons territoriaux. La suppression de la taxe d'habitation a même réduit l'autonomie fiscale des communes, ce qui déplace le problème sans le résoudre.
- ↔ Aménagement du territoire. Le mouvement des Gilets jaunes est né de cette question ; le réseau France Services en est la principale réponse. Aucun indicateur synthétique ne permet de trancher.
Société et environnement
- ↔ Avancées sociales. D'un côté, l'ouverture de la PMA à toutes les femmes (2021), l'inscription de l'IVG dans la Constitution (2024), et la loi relative au droit à l'aide à mourir, adoptée en lecture définitive le 15 juillet 2026 et déférée au Conseil constitutionnel15. De l'autre, le report de l'âge légal de départ à 64 ans en 2023, finalement gelé à 62 ans et 9 mois jusqu'en janvier 2028 par la loi de financement de la Sécurité sociale pour 202616, et les réformes de l'assurance chômage. Selon que l'on regarde le sociétal ou le social, la ligne change de sens.
- ↑ Environnement. Émissions de gaz à effet de serre hors puits de carbone : 466 millions de tonnes équivalent CO2 en 201717, 364 millions en 2025 selon l'estimation d'avril 202617, depuis révisée à la baisse17. La baisse est réelle, mais son rythme reste inférieur à la trajectoire nationale, et une part du recul de l'industrie tient au repli d'activités émettrices comme la métallurgie et le ciment17. L'État a par ailleurs été condamné en justice pour inaction climatique en 2021.
- ↔ Vivre-ensemble. Loi confortant le respect des principes de la République (2021), émeutes urbaines de 2023. Aucune mesure objective ne permet de dire si la cohésion a progressé ou reculé.
La France dans le monde
- ↓ Politique extérieure. Départs contraints du Mali, du Burkina Faso et du Niger, fermeture des bases du Tchad et de Côte d'Ivoire début 2025, puis rétrocession du camp de Dakar en juillet 2025 : il n'y a plus de base militaire française permanente en Afrique de l'Ouest et du Centre18.
- ↑ Union européenne. Discours de la Sorbonne (2017), puis plan de relance européen de 2020 financé par un endettement commun, une première dans l'histoire de l'Union.
- ↓ Soft power. En 2017, la France prend la première place du classement Soft Power 30, en venant de la cinquième19. En 2026, elle est sixième du Global Soft Power Index de Brand Finance, pour la cinquième année de suite, et son score recule pour la première fois depuis 202119. Les deux indices ne sont pas identiques ; la tendance, elle, est lisible.
- ↔ Présence dans le monde. Effondrement de la présence en Afrique, montée en puissance en Europe et en Méditerranée orientale, où le groupe aéronaval a été déployé en mars 2026 après les frappes iraniennes sur Chypre20. Deux mouvements de sens opposé.
- ↔ Contre-pouvoir mondial. Reconnaissance de l'État de Palestine en 2025, rôle moteur dans la coalition de soutien à l'Ukraine. La capacité réelle d'influence sur les grandes puissances ne se mesure pas.
Le décompte
Cinq ↑ : économie et attractivité, emploi, justice, environnement, Union européenne. Cinq ↓ : dette et déficit, PISA, université, politique extérieure, soft power. Deux = : recherche, mille-feuille institutionnel. Neuf ↔ : fiscalité, pouvoir d'achat, Éducation nationale, santé, aménagement du territoire, avancées sociales, vivre-ensemble, présence dans le monde, contre-pouvoir mondial.
Sur ce qui se mesure, le résultat est un match nul. Ce nul est pourtant asymétrique. Les ↑ portent pour l'essentiel sur des flux : des emplois créés, des projets d'investissement, des budgets votés, des émissions annuelles. Les ↓ portent sur des stocks : une dette accumulée, un niveau scolaire, un réseau d'influence, un appareil universitaire. Or un flux se retourne en un an, quand un stock se reconstruit en une génération. Le billet ne conclut pas que l'un pèse plus que l'autre ; il constate que les deux colonnes ne sont pas faites de la même matière.
Les questions qui restent ouvertes
L'imputation. Quelle part de la dette tient aux crises (le « quoi qu'il en coûte » sanitaire, le bouclier énergétique) et quelle part aux choix fiscaux du premier mandat ? Les deux récits concurrents répondent avant d'avoir compté. Ce billet ne répond pas, parce qu'il faudrait pour cela un contrefactuel que personne ne peut observer.
Les moyens et les résultats. La justice a reçu des moyens sans précédent et reste jugée en état de délabrement ; l'université a perdu des moyens par étudiant et se dégrade. Le lien entre moyens et résultats est-il faible dans le premier cas, ou simplement lent ?
La qualité des baisses. Une partie de la baisse des émissions tient au repli d'industries émettrices. Une baisse obtenue par désindustrialisation vaut-elle une baisse obtenue par transition ? La question vaut aussi pour le chômage, dont une part de la baisse passe par l'apprentissage subventionné.
Le retournement. Le chômage remonte depuis 2025, les investissements étrangers reculent. Les ↑ de la période survivront-ils à la dernière année du mandat ?
Les instruments. PISA baisse partout, les indices de soft power ne sont pas homogènes, la mesure du pouvoir d'achat est discutée jusque devant le Parlement. Une partie du désaccord public sur ce bilan tient moins aux faits qu'aux thermomètres.
Libre appréciation
Les neuf cases ↔ ne sont pas des esquives. Ce sont les endroits où le bilan cesse d'être un fait pour devenir un jugement. Un lecteur libéral codera sans doute la fiscalité en ↑, un lecteur social-démocrate en ↓, et aucun des deux ne se trompe sur les faits : ils ne pèsent pas les mêmes choses. Chacun peut redistribuer ces neuf cases selon ses valeurs, et obtenir un score qui lui ressemblera. Le seul usage que ce billet refuse, c'est de présenter ce score-là comme un constat.
Limites déclarées
Plusieurs chiffres sont pris dans des sources secondaires relayant une source primaire : la dette 2025 (Insee, relayée par la presse économique), le nombre d'apprentis (Insee Références, relayé par Centre Inffo), la baisse du budget par étudiant (calcul de Lucas Chancel, relayé), le nombre d'universités déficitaires (France Universités, relayé). La dette 2017 est donnée dans la base comptable de l'époque, que l'Insee a depuis révisée. Les émissions de 2017 et de 2025 ne sont pas publiées dans la même édition de l'inventaire, dont les coefficients ont changé entre-temps : l'ordre de grandeur de la baisse est solide, sa valeur exacte ne l'est pas. Le chômage de 2026 est publié sur un champ incluant Mayotte, ce qui le rehausse de moins d'un dixième de point. Les faits législatifs (PMA, IVG, loi de 2021, plan de relance européen, réformes fiscales) sont notoires mais ne sont pas référencés pièce à pièce dans ce billet. Enfin, le codage des cas ↔ est un arbitrage de l'auteur, rendu visible pour pouvoir être contesté.
Notes et pièces
- Insee, « Les comptes des administrations publiques en 2017 », Insee Première n° 1698 (déficit, dette, prélèvements obligatoires).
- Comptes publics 2025 publiés par l'Insee le 27 mars 2026, relayés par Le Journal de l'économie.
- Insee, Informations rapides n° 215, chômage au deuxième trimestre 2017.
- Insee, Informations rapides n° 210, chômage au deuxième trimestre 2022.
- Insee, Informations rapides n° 192, chômage au deuxième trimestre 2026.
- EY, Baromètre de l'attractivité de la France 2026.
- Assemblée nationale, rapport de la mission d'information sur l'évolution du pouvoir d'achat depuis 2017.
- Insee Références « Formations et emploi » 2025, relayé par Centre Inffo.
- DEPP, Note d'information n° 23.49 ; La Grande Conversation, analyse PISA 2022 ; Trésor-Éco n° 377.
- L'Express Éducation, « Qui est Édouard Geffray ».
- Sénat, audition du garde des Sceaux sur le budget 2024 ; ministère de la Justice, plan de recrutement 2023-2027 ; Assemblée nationale, rapport spécial sur la mission Justice.
- Assemblée nationale, réponse à la question écrite n° 595.
- Calcul de Lucas Chancel relayé dans une revue de presse de l'université de Franche-Comté ; France Universités, relayé par Maire-info et par l'exposé d'un amendement à l'Assemblée.
- Sénat, rapport spécial Recherche (DIRD 2018) ; SIES, note d'information 2025-12 (DIRD 2023) ; L'Essentiel de l'éco (loi de programmation de 2020).
- LexisVeille, adoption définitive du 15 juillet 2026.
- OFCE, « Réforme et suspension de la réforme des retraites », janvier 2026.
- Insee, Tableaux de l'économie française 2019 (émissions 2017) ; Citepa, relayé par Banque des Territoires (estimation d'avril 2026) et Sud Radio (révision).
- AllAfrica, « Départ des soldats français de l'Afrique occidentale et centrale », juillet 2025.
- Portland Communications, Soft Power 30 (2017), relayé par CNN ; Brand Finance, Global Soft Power Index 2026.
- Franceinfo, déploiements français en Méditerranée orientale, mars 2026.
Ce billet, noté par sa propre méthode
- Dette, déficit et prélèvements obligatoires 2017 : Insee, source primaire. Exposé.
- Chômage 2017, 2022 et 2026 : Insee, sources primaires. Exposé.
- Scores PISA et écarts à l'OCDE : DEPP et Trésor, sources primaires. Exposé.
- DIRD 2018 et 2023 : Sénat et SIES, sources primaires. Exposé.
- Budget et recrutements de la justice : Sénat et ministère, sources primaires. Exposé.
- Admis en filières médicales après le numerus clausus : réponse ministérielle publiée. Exposé.
- Suspension de la réforme des retraites : OFCE, analyse du texte promulgué. Exposé.
- Dette et déficit 2025 : chiffres Insee relayés par la presse. Compté pour moitié.
- Émissions 2017 et 2025 : éditions d'inventaire différentes, estimation depuis révisée. Compté pour moitié.
- Nombre d'apprentis : Insee relayé. Compté pour moitié.
- Attractivité : baromètre d'un cabinet privé, méthode propre. Compté pour moitié.
- Soft power : deux indices différents aux deux bornes. Compté pour moitié.
- Budget par étudiant et universités déficitaires : calculs relayés. Compté pour moitié.
- Codage des neuf cas ↔ : arbitrage de l'auteur. Compté contre le billet.
- Faits législatifs non référencés pièce à pièce : compté contre le billet.
- Lecture « flux contre stocks » : thèse interprétative, non testée ici. Comptée contre le billet.
Seize affirmations, sept exposées, six pour moitié, trois comptées contre. Taux : 63 %. Le score est plus bas que celui d'un billet de mesure pure, et c'est attendu : un bilan de mandat mobilise des sources hétérogènes, dont plusieurs ne sont accessibles qu'à travers un relais. Chaque relais est nommé, pour que le lecteur puisse remonter à la source primaire et vérifier par lui-même.
SemiosX mesure l'écart entre les discours et les faits, pas les personnes. Les vingt et un domaines ont été fixés avant la collecte, la règle de codage est publiée et appliquée à l'identique à chacun, et les cases indécidables sont laissées indécidables plutôt que tranchées en faveur d'un récit. Aucun jugement n'est porté sur la personne du président ; seuls des chiffres, des variations et leurs limites le sont.
