Écarts discours / faits — Billet n° 35

La Bretagne recousue

Le discours de la bretonnité se dit ancien et homogène. Les pièces montrent une étoffe recousue à chaque époque : une hermine dynastique dotée après coup d'une origine arthurienne, un recueil de chants retouché, un drapeau dessiné en 1923 sur le modèle américain, une déesse irlandaise transplantée sur la plaine armoricaine par un tube de l'été 1998. Et parce que la dernière couture est la plus vide, elle sert à tout le monde : sur le logement, un parti identitaire d'extrême droite et un collectif indépendantiste d'extrême gauche emploient presque les mêmes mots.

Discours politique Octobre 2026 2 100 mots Exposition : 71 %

L'objet

La Bretagne se raconte volontiers comme une terre ancienne, celtique, unie par une langue, un drapeau et des légendes venues du fond des âges. Ce récit n'est le monopole d'aucun camp. On le trouve dans la boutique de souvenirs comme dans le programme d'un parti, dans le fest-noz libertaire comme dans le meeting identitaire. C'est précisément ce qui nous intéresse.

Ce billet ne juge ni les Bretons, ni la valeur de leur culture, ni la légitimité de leurs revendications. Il confronte un discours qui se dit ancien et homogène à la datation réelle de ses symboles. Il montre ensuite qu'un imaginaire recousu à chaque époque devient, à force d'être retaillé, une forme disponible que des dogmes opposés peuvent revêtir.

Une précaution de vocabulaire, d'emblée. Une tradition inventée n'est pas une tradition fausse. Les historiens Eric Hobsbawm et Terence Ranger ont montré, avec l'exemple fameux du kilt écossais, que bien des traditions réputées immémoriales sont des créations récentes, et qu'elles n'en sont pas moins des faits sociaux réels1. Ce que nous mesurons, ce n'est pas l'authenticité d'une culture : c'est l'écart entre l'ancienneté revendiquée et la date de fabrication.

1. Le drapeau qui se dit ancien

Le premier discours est celui de l'évidence patrimoniale. Une page de vulgarisation présente le Gwenn-ha-Du comme le drapeau officiel de la Bretagne et prête à ses hermines une dimension historique et culturelle profonde2. Une autre affirme qu'il serait devenu le drapeau officiel de la Bretagne en 19273. À propos des frontières, le porte-parole d'une association pour la réunification affirmait en 2018 que la Bretagne avait gardé ses frontières pendant 1 200 ans4.

Les faits sont datés. Selon Bécédia, l'encyclopédie en ligne de Bretagne Culture Diversité, le Gwenn-ha-Du a été créé entre 1923 et 1925 par Morvan Marchal, un jeune architecte de Vitré militant de l'Emsav, le mouvement autonomiste breton. Il reprend des symboles médiévaux, le noir et blanc et l'hermine ducale, mais sa disposition s'inspire du drapeau des États-Unis : les onze mouchetures d'hermine du canton remplacent les étoiles5. Les cinq bandes noires figurent les évêchés de Haute-Bretagne, de langue gallèse ou romane, les quatre blanches ceux de Basse-Bretagne, de langue bretonne5. Le drapeau représente la Bretagne à l'Exposition universelle de Paris en 1937, puis il est repris par des mouvements bretons proches du nazisme, comme le Parti national breton5. Son créateur se tourne lui-même vers les études occultes et néodruidiques6.

Le même drapeau a connu une tout autre carrière dans les années 1970 : il existe un ouvrage entier consacré à l'extrême gauche et au Gwenn-ha-Du dans cette décennie7. Un symbole né dans un mouvement nationaliste, adopté par la collaboration, puis relevé par l'extrême gauche et devenu enfin un produit de boutique : l'élasticité est inscrite dans sa biographie même. Aucun statut officiel ne le consacre, mais l'usage lui en tient lieu.

Quant aux frontières millénaires, elles ont elles aussi leur chronologie. La Loire-Inférieure est rattachée à une région d'Angers par le découpage régional de Vichy en 19418, mais une source militante elle-même favorable à la réunification relève que des décrets de 1938 sur les régions économiques maintenaient déjà la division9, et c'est un décret de 1960 qui fixe les circonscriptions dont sont issues les régions actuelles9. Le département figure pourtant toujours dans les cinq bandes noires du drapeau.

2. Trois coutures

Le drapeau n'est que la couture la plus visible. L'étoffe de la bretonnité en compte au moins trois, et chacune s'est présentée comme plus ancienne qu'elle n'était.

La couture médiévale. L'hermine est un choix héraldique dynastique, introduit par la maison de Dreux au XIIIe siècle et adopté en hermine plain par le duc Jean III au début du XIVe. Les historiens bretons du Moyen Âge lui ont rapidement donné une origine surnaturelle : Arthur, combattant à Paris Frollon, gouverneur des Gaules, aurait eu la vision de la Vierge vêtue d'un manteau herminé lui promettant la victoire10. Le socle vient de Geoffroy de Monmouth, dont l'Arthur porte l'image de la Vierge sur son écu et triomphe de Frollo, qui tient la ville de Paris11. La légende plus populaire de l'hermine d'Anne de Bretagne, qui aurait préféré la mort à la souillure, est anachronique : Anne vit à la fin du XVe siècle, quand l'hermine est la bannière ducale depuis le début du XIVe12. L'écart entre la date réelle et l'ancienneté revendiquée a donc six siècles.

La couture romantique. En 1839, Théodore Hersart de La Villemarqué publie le Barzaz Breiz, recueil de chants populaires bretons qui fait entrer la culture orale bretonne dans la conscience européenne13. François-Marie Luzel en conteste l'authenticité dès les années 1860, et la querelle dure plus d'un siècle. En 1989, Donatien Laurent montre, à partir des carnets de collecte retrouvés, que La Villemarqué a retouché les textes tout en s'appuyant presque toujours sur des versions qu'il avait lui-même recueillies13. Ni faux, ni authentique : retouché. C'est la définition même de la couture.

La couture festive. À la fin des années 1990, une vague de rock celtique fait de la Bretagne un lieu de consolation pour toute une génération. Elle mérite une section à part, car elle a fixé l'imaginaire contemporain.

3. L'utopie festive

En 1994, deux étudiants brestois écrivent dans une chambre du quartier de Lambézellec une chanson qui deviendra Lambé an dro, premier single de Matmatah14. Le texte invite chacun à venir faire la fête à Lambé quelle que soit sa galère, examens ratés ou rupture amoureuse14. L'album qui suit, La Ouache, dépasse à terme les 800 000 exemplaires15. Un vrai quartier est devenu un non-lieu : un ailleurs où l'échec est absous.

La même année 1998, La Tribu de Dana, de Manau, reste douze semaines en tête des ventes et dépasse 1,7 million de singles16. La chanson raconte un clan de guerriers sur la plaine armoricaine, autour d'une Dana qui est en réalité une déesse de la mythologie irlandaise16. Son refrain reprend la mélodie traditionnelle de Tri Martolod dans l'arrangement d'Alan Stivell, qui avait refusé que sa harpe soit samplée et s'est dit choqué d'être mis devant le fait accompli ; un accord à l'amiable a évité le procès17. Plusieurs sources présentent le groupe comme parisien, d'autres comme breton17. Une déesse irlandaise, un air breton réarrangé, des guerriers armoricains, peut-être un groupe francilien : la couture est ici à vif.

Dix ans plus tôt, le groupe lorientais Soldat Louis avait vendu 750 000 exemplaires de Du rhum, des femmes et s'était vu étiqueter comme auteur de chansons à boire18. Son répertoire compte pourtant un titre intitulé Bobby Sands, du nom du militant républicain irlandais mort en grève de la faim19 : la fraternité celtique, ici, est politique.

Cette vague transforme le schème des racines en schème du port d'attache. Mais elle porte déjà deux utopies opposées. Celle de Matmatah est ouverte : tout le monde est invité à Lambé. Celle de Manau est fermée : une tribu défend sa vallée. Le même imaginaire produit la fête inclusive et le clan guerrier. Il n'a plus de contenu politique propre, seulement une forme disponible.

4. Quatre énoncés sur le logement

Cette forme disponible se mesure sur un terrain concret : le logement. Le problème est réel. En Bretagne, environ 12 % des logements sont des résidences secondaires, contre 9 % à l'échelle nationale, avec des pointes à 60 % à Saint-Briac-sur-Mer et 71 % à Carnac20. Le billet ne conteste pas la tension immobilière du littoral. Il examine les mots qui la disent.

La gauche régionaliste de gouvernement. L'Union démocratique bretonne a lancé une pétition intitulée « La Bretagne n'est pas à vendre », qui juge que résidences secondaires et meublés touristiques vident la Bretagne de ses habitants à l'année20. Le glissement est discret mais net : on ne vend pas des logements, on vend « la Bretagne ».

L'extrême gauche indépendantiste. En 2018, le collectif Dispac'h, qui se définit comme indépendantiste, anticapitaliste, féministe, écologiste et internationaliste, colle des affiches sur des résidences secondaires du littoral21. Le slogan : « Bretagne résidence secondaire : villages en ruines, jeunesse en exil ! »21. Certaines affiches ont été collées par erreur sur des résidences principales22. Dans la même mouvance, on entend aussi « Touristes, rentrez chez vous », avec la revendication d'un droit de résidence qui réserverait le logement aux locaux23.

L'extrême droite identitaire. Adsav, parti nationaliste et identitaire actif de 2000 à 2016, avait pour mot d'ordre « Breton maître chez toi »24. Dans un texte intitulé « Vivre et travailler au pays ! », il dénonçait des communes où les résidences secondaires atteignaient 78 % du bâti, devenues de vraies villes fantômes, et réclamait des avantages pour les Bretons ainsi qu'une hausse des taxes sur les résidences secondaires25. Son programme, tel que le rapporte une encyclopédie en ligne d'extrême droite, listait parmi les fléaux menaçant le peuple breton l'exil de la jeunesse, l'aliénation touristique et la colonisation immobilière26.

Le quatrième énoncé est le drapeau lui-même, qui flotte au-dessus des trois autres.

5. La congruence

Mis côte à côte, les énoncés des deux extrêmes se répondent presque terme à terme.

Congruence lexicale entre Adsav et Dispac'h sur le logement Adsav (extrême droite) Structure commune Dispac'h (extrême gauche) « exil de la jeunesse »« jeunesse en exil » la jeunesse chassée « villes fantômes »« villages en ruines » le pays vidé « colonisation immobilière »« Touristes, rentrez chez vous » un dehors qui envahit « avantages pour les Bretons »« droit de résidence » la préférence locale « Touristes, rentrez chez vous » et « droit de résidence » : mouvance de Dispac'h, d'après la note 23.
Figure 1 – Quatre paires d'énoncés sur le logement. À gauche, Adsav (2000-2016) ; à droite, le collectif Dispac'h et sa mouvance (2018-2021). Au centre, la structure que les deux partagent. Sources : notes 21 à 26 ; mise en forme SemiosX.

La jeunesse chassée, le pays vidé, un dehors qui envahit, une préférence locale pour y remédier : la structure est identique, et jusqu'à la formule. « Exil de la jeunesse » d'un côté, « jeunesse en exil » de l'autre ; « villes fantômes » ici, « villages en ruines » là. Deux organisations qui se tiennent mutuellement pour l'adversaire absolu disent le même pays dans les mêmes mots.

6. Où ils divergent : l'identité de l'intrus

La congruence n'est pas une confusion. Les deux camps divergent sur un point, et ce point est décisif. Dispac'h se déclare antifasciste et internationaliste21. Adsav, lui, établissait un lien entre les attentats de 2015 et l'accueil de réfugiés, et diffusait des affiches contre ce qu'il appelait le « noircissement de la Bretagne »24. Pour l'un, l'intrus est le touriste fortuné et le capital immobilier ; pour l'autre, le touriste et l'immigré.

Nous retrouvons ici le mécanisme décrit dans le billet n° 33 à propos des racines chrétiennes : les camps s'accordent sur la grammaire, un dedans enraciné menacé par un dehors qui le vide, et ne se disputent que sur l'identification de ce dehors. C'est le propre d'un schème récupéré. Plus la couture est récente, plus elle est vide ; plus elle est vide, plus elle se laisse remplir. La bretonnité festive des années 1990, qui n'affirmait plus rien sinon l'accueil et le clan, offrait à chacun une étoffe à sa taille.

D'où un effet que les acteurs eux-mêmes perçoivent mal. Le militant libertaire qui chante au fest-noz et l'identitaire qui défile sous le même drapeau ne se croisent pas : ils partagent un socle. Ce n'est pas que l'un soit en terre hostile chez l'autre. C'est que la terre leur est commune, et qu'ils n'y plantent pas les mêmes clôtures.

7. Ce que ce billet ne dit pas

Il ne dit pas que la culture bretonne est fausse : une tradition recousue reste une tradition vécue, transmise et aimée. Il ne nie ni la crise du logement sur le littoral, ni la réalité des langues de Bretagne, ni la qualité des musiques citées. Il ne met pas sur le même plan une pétition, des collages et des affiches xénophobes : il relève une identité de structure, pas une équivalence morale. Il ne prend pas position sur la réunification de la Loire-Atlantique à la Bretagne.

Ses limites sont les suivantes. Les énoncés retenus sont des échantillons, choisis pour leur netteté, et ne prétendent pas représenter l'ensemble des militants de chaque courant. Les textes d'Adsav proviennent pour partie de sources secondaires, dont une encyclopédie d'extrême droite. Les chiffres de ventes de disques proviennent de la presse et d'encyclopédies, pas des certifications officielles consultées directement. Enfin, la lecture par le schème récupéré est une grille interprétative : elle donne sens aux faits, elle ne les établit pas.

Notes

  1. Eric Hobsbawm et Terence Ranger (dir.), The Invention of Tradition, Cambridge University Press, 1983. La filiation est signalée une fois, pour situer la lecture.
  2. « Gwenn Ha Du, le drapeau officiel de la Bretagne », croixceltique.com.
  3. « Tout savoir sur le drapeau breton », bougiewabisabi.fr.
  4. Public Sénat, d'après l'AFP, « 100.000 signatures pour le rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne », 2018.
  5. Bécédia, Bretagne Culture Diversité, « Just How Traditional Is the Gwenn-ha-Du Flag? ».
  6. « Morvan Marchal », Wikipédia (en anglais).
  7. « Flag of Brittany », Wikipédia (en anglais), bibliographie : Drapeaux rouges et Gwenn-ha-du : l'extrême gauche et la Bretagne dans les années 1970.
  8. Archives départementales de Loire-Atlantique, fonds du cabinet du préfet (1940-1946), introduction ; Jean-Pierre Le Crom, « L'avenir des lois de Vichy », 2006, qui cite le décret n° 2727 du 30 juin 1941.
  9. Breizh-Info, « Comment s'est opérée la division de la Bretagne ? », 28 novembre 2019. Site militant, non vérifié indépendamment.
  10. « L'Hermine », luminessens.org. Source secondaire sans référence aux chroniques médiévales citées.
  11. BnF, Essentiels, « Le roi Arthur ».
  12. « Ce que symbolise l'hermine et ce qu'elle est en réalité », lesmaterialistes.com. Site militant.
  13. « Barzaz Breiz » et « François-Marie Luzel », Wikipédia (en anglais) ; Donatien Laurent, Aux sources du Barzaz-Breiz. La mémoire d'un peuple, Chasse-Marée-ArMen, 1989.
  14. « Lambé An Dro », Wikipédia ; résumé du texte d'après Scribd.
  15. Le Deblocnot', « Matmatah – La Ouache (1998) », 27 septembre 2022.
  16. Magnum La Radio, « Manau – La Tribu de Dana ».
  17. Melody TV, « Vos tubes d'été : Manau, "La tribu de Dana", 1998 » ; Charts in France, « Histoire d'un tube ».
  18. « Soldat Louis », Wikipédia (en anglais).
  19. Charts in France, compilation Bretagne : les 50 plus belles chansons, 2012, qui recense le titre.
  20. Boursorama, « "La Bretagne n'est pas à vendre !" : une pétition lancée contre un site dédié aux résidences secondaires ».
  21. Batirama, d'après l'AFP, « Un collectif breton en lutte contre les résidences secondaires », 2018 ; France Transactions, même dépêche.
  22. Breizh-Info, « Le collectif Dispac'h dénonce les résidences secondaires en Bretagne », 3 mai 2018.
  23. Le Comptoir, « Quand les Ploucs montrent les dents : état des lieux du mouvement breton », 21 octobre 2021.
  24. « Adsav », Wikipédia (article consulté via cette adresse).
  25. Adsav, « Vivre et travailler au pays ! », blog du parti (hors service, archive consultée).
  26. « Adsav », Metapedia, encyclopédie en ligne d'extrême droite, citant le programme du parti. Citation non vérifiée sur le document original.

Ce billet, noté par sa propre méthode

Trente-neuf affirmations, vingt-deux exposées, onze pour moitié, six comptées contre. Taux : 71 %. Le cœur factuel du billet repose sur des pièces datées et vérifiables : encyclopédie régionale de référence pour le drapeau, archives départementales pour 1941, Bibliothèque nationale de France pour Geoffroy de Monmouth, ouvrage de Donatien Laurent pour le Barzaz Breiz, dépêches de presse et document original d'Adsav pour les énoncés sur le logement. La part comptée pour moitié est élevée, et c'est un résultat : une partie de l'histoire de la bretonnité n'est documentée en ligne que par des sources militantes, de tous bords, ce qui est en soi un indice de la récupération que le billet décrit. Ce qui reste compté contre lui, ce sont les thèses qui donnent sens aux pièces : le schème récupéré, les deux utopies, le socle commun. Leurs voies de sortie sont mesurables : un relevé systématique du lexique de l'exil, du vide et de la colonisation dans les publications des organisations bretonnes de tous bords, sur plusieurs années.

SemiosX mesure l'écart entre les discours et les faits, pas les personnes. Les organisations citées le sont pour leurs énoncés publics, sans prêter d'intention à leurs membres, et sans mettre sur le même plan des positions dont seule la structure est commune. Aucune position n'est prise sur la réunification de la Bretagne, ni sur les politiques du logement.

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